Marvin Gaye allait avoir 45 ans le lendemain de sa mort. Le chanteur, auteur-compositeur, surnommé le Prince de la Soul, a connu une fin tragique tout comme l’a été sa vie. Il laisse derrière lui des dettes à ses enfants, mais un héritage musical au monde entier. Il sera introduit au Rock of Fame et obtiendra un Grammy Award pour l’ensemble de sa carrière à titre posthume.

Marvin Gaye Junior est né le 2 avril 1939 à Washington. Il est le fils d’Alberta Cooper, femme au foyer et de Marvin Gay Senior, un prédicateur pour l’Église Pentecôtiste et également un homme alcoolique et violent avec sa famille. Pour s’échapper de son enfer familial, Marvin Gaye va se réfugier dans la musique. Pour commencer, il intégrera la chorale de son église où il jouera du piano et de la batterie.
La relation qu’il entretient avec son père est très difficile, depuis l’âge de 7 ans, il le bat ainsi que ses sœurs et son frère. Le chanteur dira dans une interview qu’à l’âge de 12 ans, il n’y avait pas un endroit sur son corps qui n’avait été frappé par son père. Le révérend aimait les torturer psychologiquement, il s’amusait avec sa ceinture avant de les frapper. Il lui arrivait même de les priver de manger. La terreur régnait au sein de leur maison. C’est pour cette raison que Marvin veut s’enfuir de chez lui, et il va donc s’engager dans l’Armée de l’Air. Cependant, il en sera renvoyé pour « manquements à la discipline ».
Après être revenu à la vie civile, il intégrera plusieurs petits groupes de musique. En 1961, il sera engagé dans la maison de disque Motown, en tant que batteur. Il ajoutera un « E » à son nom pour se différencier de son père et pour rendre hommage à son idole, Sam Cooke. Grâce à ses connaissances et au patron du label, Barry Gordy, il commencera sa carrière de chanteur aux côtés de grands noms de la soul comme Tammy Terrell, avec qui il sortira un album qui contient le fameux titre « Ain’t no Mountain High Enough ». C’est en 1965 qu’il connaîtra un immense succès et sera appelé le Prince de Motown.
Une descente aux enfers
Malheureusement, la vie du chanteur soul ne connaîtra jamais de repos, après s’être enfuis de chez lui pour ne plus avoir affaire à son père, il va connaître le deuil. En effet, sa meilleure amie meurt en 1970 d’un cancer ; il tombera dans une grosse dépression de laquelle il n’en sortira jamais. Sa descente en enfer n’en sera qu’à son commencement. Malgré son énorme succès et sa rupture avec son image de sex symbol grâce à son album engagé « What’s Going On ? », Marvin Gaye tombe dans la drogue et devient très vite dépendant.
En 1973, son tube « Let’s Get It On » voit le jour, elle est inspirée de sa relation extra-conjugale avec Janis Hunter, âgée de 17 ans alors que Marvin en a 34 ans. Le public accueille ce titre les bras ouverts et le voit comme une chanson qui parle d’un foi spirituelle très profonde. A la même époque sa femme, Anna Gordy Gaye, qui n’est autre que la sœur du patron de Mowton, demande le divorce et l’obtient. Il va donc être libre d’épouser Janis Hunter, avec qui il aura 2 enfants. Tout comme sa carrière, sa vie personnelle sera de véritables montagnes russes, et ses dépendances à l’alcool et à la cocaïne s’accentuent.
En 1981, Marvin Gaye signe avec la maison de disque Columbia, qui lui réclame un nouvel album tous les neufs mois. C’est à la même période qu’il divorcera de Janis Hunter. Ses deux divorces le laisseront sur la paille, il doit 300’000$ de pension alimentaire, le juge lui demandera d’ailleurs d’enregistrer un nouvel album afin de toucher une avance qu’il reversera à son ex-femme. Il est criblé de dettes, il doit de l’argent au fisc et à ses deux ex-femmes. Il décide alors de s’exiler un petit temps en Belgique, afin de se reposer un peu.
Home sweet Home
Après une tournée en Europe, il décide de revenir aux Etats-Unis et va habiter avec sa mère, dans la maison qu’il lui avait achetée, au 2101 South Gramercy Place à Los Angeles. Il y rejoint sa mère qui vient de subir une opération chirurgicale et ses deux sœurs vivant avec. Marvin repart dans ses anciens travers et promet à sa mère qu’il va arrêter mais n’y arrive pas. Il reste cloîtré dans sa chambre le plus clair de son temps et devient de plus en plus paranoïaque, jusqu’à aller agresser des passants dans la rue. La police interviendra d’ailleurs assez souvent.
En octobre 1983, son père vend la maison familiale à Washington, sans en parler au reste de la famille, puis vient s’installer dans la maison de Los Angeles. Leurs relations ont toujours été compliquées, mais Marvin en veut à son père pour la maison familiale. Entre leurs addictions respectives, les disputes entre le père et le fils ne sont plus supportables, c’en est à un point que ses deux sœurs quittent la maison. Les tensions se font de plus en plus intenses entre les deux hommes.
C’est le 1er avril que tout va s’accélérer. Alors que le chanteur et sa mère sont à l’étage dans leur chambre respective, Marvin Senior monte voir Alberta irrité car il ne retrouve pas un papier de police d’assurance. Voyant son père s’en prendre encore à sa mère, le Prince de la Soul sort de sa chambre en peignoir et empoigne son père dans le dos, avant de le jeter au sol.
Alberta réussit à les séparer et à calmer Marvin Jr., pendant ce temps le révérend redescend, s’empare de son arme, un revolver de calibre 38 que son fils lui avait offert pour Noël afin qu’il se protège contre des cambrioleurs, puis remonte directement dans la chambre du chanteur.
A 11h40, deux coups de feu retentissent dans la maison, le prédicateur vient de tirer sur son fils. La première balle fut fatale, elle a touché le poumon, le coeur et le foie, la seconde touchera son épaule.
Alberta, horrifiée, sort hors de la maison pour aller chercher son fils Frankie, qui habite juste à côté avec sa femme, Irene. Malgré son hystérie, elle parvient à expliquer que son père vient de tirer sur Marvin, puis s’évanouit dans ses bras. Les voisins entendant les coups de feu appelleront la police. Frankie confie sa mère à sa femme, se précipite dans la maison et va directement à l’étage où il trouvera son frère recouvert de sang gisant au sol. Quant à son bourreau, il se tient sous le perron, attendant la police.
L’auteur-compositeur sera emmené aux urgences du California Hospital Medical Center à 13h00, où il sera déclaré mort à son arrivée.
Un verdict inattendu
Le 4 avril 1984, le juge de Los Angeles ordonnera une évaluation psychologique du révérend Gay car son avocat affirme qu’il n’a pas toutes ses facultés intellectuelles et plaide l’autodéfense. Selon le vieil homme, son fils lui aurait asséné des coups de poing au visage, cependant le lieutenant arrivé le premier sur les lieux du crime n’a remarqué aucune contusion sur le visage de l’homme.
Le 8 avril, le révérend donne une interview au Los Angeles Herald Examiner depuis sa cellule, ce qui annulera tout débat concernant son incapacité intellectuelle. Il dira que c’est son fils qui était violent et qu’il a juste voulu se défendre. C’est pour cette raison qu’il a été chercher l’arme dans sa chambre sous son oreiller, puis a appuyé sur la gâchette. Cependant, il affirme qu’il pensait que l’arme était chargée à blanc. Il déclarera également « la première balle n’a pas semblé lui faire trop de mal, comme s’il avait été touché par une balle à blanc, il a levé la main sur son visage, alors j’ai encore tiré, puis j’ai reculé jusque ma chambre, puis je me suis enfermé ». Ce qui contrecarre toute la défense de son avocat qui avait plaidé la légitime défense ; le vieil homme a tiré sur son fils une deuxième fois parce qu’il pensait que la première ne lui avait pas fait mal. De plus, une balle à blanc tirée aussi près peut blesser tout comme une vraie balle et on sait qu’il était très près de son fils car ce dernier avait le visage couvert de poudre.
Pour se défendre le révérend dénonce un fils drogué et violent, un fils qui lui faisait peur car il avait des accès de colère à cause de la drogue. Cependant, l’autopsie a montré que le chanteur n’était pas sous emprise ce jour-là, lors de leur dispute. Il n’avait qu’une légère quantité de cocaïne dans le sang, d’une dose prise entre 4h et 8h avant le décès.
Le 20 juin, Marvin Gay Senior sort de prison après avoir payé une caution de 30’000$. Lors du procès, il plaidera coupable des accusations de meurtre afin d’éviter un long procès et certainement de longues années derrière les barreaux. Il encourrait jusqu’à 13 ans de prison, il n’aura au final que 6 ans de prison avec sursis et 5 ans de probation pour coups de feu. Il sera libéré sous le commentaire du juge affirmant qu’envoyer un homme de son âge en prison c’était comme le condamner à la peine de mort. Un élément qui choquera les fans et proches du chanteur, d’autant que le magistrat sous-entendra que c’était de la faute de son fils.
Meurtre ou suicide assisté ?
Cependant, durant l’enquête, il a été mis à jour que Marvin Gaye Junior souffrait de dépression sévère et qu’il avait essayé de se suicider à deux reprises, la première en ingérant une importante quantité de cocaïne qui ne lui sera au final pas fatale et la seconde en sautant de sa voiture en marche, il s’en sortira avec seulement des blessures légères.
Plus tard, son frère révélera dans son livre que le chanteur lui aura murmuré avant de mourir : « J’ai eu ce que je voulais. Je n’étais pas capable de le faire moi-même, alors je l’ai obligé à le faire ».
Il existe une théorie qui dit que Marvin Gaye aurait fait exprès d’acheter le revolver calibre 38 à son père, car il savait qu’il était violent et qu’un jour ou l’autre il s’en servirait. D’autant plus que le révérend avait prévenu ses enfants que si un jour ils venaient à le toucher, il les tuerait, une information que le chanteur s’avait pertinemment. En proie à ses démons, atteint de dépression et de fatigue chronique, il ne savait pas comment s’en sortir. Ses albums étaient de moins en moins bons, malgré de très bonnes collaborations. Il est donc très plausible que Marvin ait, consciemment ou inconsciemment, tout mis en œuvre pour que ce genre d’incident arrive tôt ou tard.
Ça lui permettait d’en finir avec ses chaînes, de libérer sa mère d’un homme odieux (elle demandera d’ailleurs le divorce peu de temps après le meurtre) et de faire porter le pire fardeau religieux à son père, comme s’il avait préparé sa vengeance pour tout ce qu’il lui a fait subir, à lui et ses sœurs et frères, toute leur vie.
